1er-17 avril 2003

Création Théâtre Les Ateliers, Lyon
(nov-dec 2001)

une pièce de
Arthur Adamov
Mise en scène et scénographie
Gilles Chavassieux

 

avec
Sophie Cattani, Daniel Croze, Philippe Mangenot, Céline Morisson, Alain Pierre (au piano), Alain Sergent, Annie Tasset…

La dernière création de Gilles Chavassieux, Si l'été revenait, est aussi la toute dernière pièce qu'ait écrite Arthur Adamov, en 1968, deux ans avant sa mort. "J'ai pensé très longtemps nommer cette pièce Variations sur un même thème", disait l'auteur : un seul et même thème, une seule histoire, racontée, ou plutôt rêvée successivement par quatre dormeurs. Un drame dont il est peu aisé de faire le synopsis tant on se demande quelles en sont les parts de réalité, ou plutôt les réalités divergentes qui s'accumulent et se superposent. La pièce repose en effet sur d'habiles procédés qui font perdre pied (multiplicité des points de vue, interprétations contradictoires des faits et des pensées) et il en résulte une obsédante mais joyeuse confusion entre réel et imaginaire ; une nécessité s'impose alors au spectateur : reconstruire tant bien que mal des bribes de réel disloquées par la conscience qui sommeille, recoller les morceaux d'une réalité malmenée par les inconscients des quatre personnages, Lars, sa femme Brit, sa soeur Thea et l'amie de cette dernière, Alma.
Dans le même temps, on observe comment les inconscients dévoilent et énoncent bruyamment ce que le principe de réalité interdit d'habitude (l'adoration malsaine que Lars voue à sa soeur Thea, les frustrations et les haines de cette dernière, les pulsions sado-masochistes de Lars, la lucidité de Brit, et la solitude extrême d'Alma) ; peu à peu, le drame fait surface et brise les derniers tabous érigés par la conscience ; les inconscients passent aux aveux et les âmes règlent leurs comptes avec les autres (mère, amis, institutions, monde bourgeois...)

Si l'été revenait est un déferlement de sentiments contradictoires, de pulsions profondes et ambivalentes, un véritable cataclysme psychologique opéré par des consciences endormies, qui remuent leurs souvenirs refoulés tout comme les personnages remuent la terre brune qui recouvre la scène entière ; une terre qui incarne à la fois la vie et la mort, et qui, lorsque les personnages y sont ensevelis, rappelle à celui qui les enterre qu'il est bel et bien enfermé dans sa solitude. Les personnages s'épient, se torturent mutuellement et semblent incapables d'atteindre un état minimum de bien-être entre les déchirements, les séparations, les amours blessés et la tyrannie des figures parentales.

Avec cette pièce, véritable tragi-comédie psychanalytique, Adamov renouait avec le théâtre d'individus, plus ou moins délaissé durant les années 50 (en proposant un théâtre réaliste et engagé, aux influences brechtiennes) : les personnages sont décryptés, leur fonctionnement psychologique exploré, leur intimité est dévoilée, leurs sentiments sont pris en compte et il se dégage de l'ensemble une grande compassion ; et pourtant, on retrouve dans cette dernière oeuvre des traits marquants des pièces antérieures : la notion d'enfermement, d'étouffement physique et moral, l'engagement politique et révolutionnaire (incarné par Alma), et la terrible solitude qui envahit des êtres défragmentés, la racine de leur souffrance, semblable à celle de leur créateur, qui avouait : "Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne sais pas le nommer. Mais je suis séparé."
Cette pièce est à l'image même du théâtre tel que le définissait Arthur Adamov : "Le théâtre, le vrai, c'est celui où l'on se trouve presque dans la réalité, mais sans y être absolument, une distance nous sépare d'elle". Cette mise en scène rigoureuse et inventive (en témoigne l'immense miroir posé au fond de l'espace scénique, qui, de temps à autre, dévoile brièvement une autre scène, sorte de tableau vivant), joue sans cesse sur la frontière qui sépare le rire des larmes, et exploite à merveille le sentiment d'instabilité créé par la confusion rêve/réalité.
Dans le même temps, on se dit que si tout est rêve, à quoi bon se raccrocher aux quelques indices que l'auteur juge bon de nous donner ? Pourquoi tenter de tout comprendre, de recomposer vainement un réel qui est de toute façon virtuel, pur produit de l'imagination d'un auteur...? Pourquoi ne pas simplement se laisser porter par la subtilité et la drôlerie du jeu des comédiens, par le rythme cocasse et chaotique des situations, un trait propre à tout rêve (transpositions, associations d'idées, de mots, réalisation de fantasmes...), et par les situations saugrenues et parodiques, où chacun retrouvera sans doute une part de ses propres rêves ?

Blandine Longre
(novembre 2001)

 

Si l’été revenait est une suite de rêves effectués par quatre dormeurs différents : Lars, 21 ans, Thea sa soeur, 22 ans, Brit, sa femme, 21 ans, Alma, amie de Brit et de Lars, 23 ans. Pas de version objective : y en a-t-il une seulement dans la vie individuelle ? Il n’y en a jamais que sur le plan social. Qui sont-ils, que veulent-ils, de quoi ont-ils peur, les personnages, les dormeurs de Si l’été revenait ? (...) Ambivalence des sentiments de chacun pour chacun, d’Alma pour Brit, de Brit pour Alma, etc... Ne pas craindre le comique ; l’exagérer même. Quand Madame Petersen se costume en clergyman, quand Alma, presque à la fois, se farde et fait ses grandes proclamations sociales, quand Thea joue du violon, quand l’un ou l’autre des personnages sort la tête entre les mains, que l‘on rie, que l’on rie.
(extraits de Notes préliminaires de Si l’été revenait d’Arthur Adamov)

On a tiré Adamov soit du côté de Strindberg soit de celui de Brecht. Or c’est plutôt du côté de Tchekhov qu’il aurait fallu chercher : dans un théâtre à mi-voix et comme en équilibre instable, où chacun a sa chance même si tous sont condamnés. Dans un théâtre entre la caricature et le trompe-l’oeil, entre le rire et les larmes, un théâtre qui, sous l’apparente froideur avec laquelle sont agencés les fausses rencontres de personnages et leurs perpétuels bavardages, est fait d’attention et de tendresse.
(Bernard Dort in Les Lettres françaises, 1970)


Théâtre Les Ateliers

5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30

Théâtre Les Ateliers
http://www.theatrelesateliers-lyon.com

Adamov
http://www.comedie-francaise.fr/biographies/adamov.htm