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La manifestation des « Belles
étrangères », à laquelle Gabriela
Adamesteanu est invitée, offre l’occasion de parutions
en France d’ouvrages de la littérature roumaine contemporaine.
Voilà l’occasion pour le public français de
savoir que non seulement il existe une littérature roumaine,
mais que celle-ci est particulièrement riche et vivante.
Souhaitons que cette occasion ne soit pas unique.
Une odyssée roumaine
Romancière
reconnue en Roumanie depuis la publication en 1975 de Drumul
egal al fiecariei zile (La monotonie de chaque jour),
consacrée en 1985 par le prix de l’Union des écrivains
pour Dimineata perduta (Une matinée
perdue), Gabriela Adamesteanu a passé une grande
partie de son temps, depuis 1991, à militer au sein du «
Groupe pour le dialogue social », dont elle dirige l’hebdomadaire,
22. Activité littérairement
préparée, sous et malgré la dictature, par
une écriture sans concession, dans sa forme et sa signification.
Une
matinée perdue, dont on peut penser que la
traduction, parce qu’elle est d’Alain Paruit, est des
plus fidèles – d’autant plus que l’auteur
est parfaitement francophone et francophile – , est un magnifique
témoignage de cette écriture foisonnante et polyphonique
qui présente, à travers des destinées individuelles,
presque un siècle d’histoire collective. Quelques heures
de la vie de Vica font revivre, avec ses mots de vieille femme du
peuple, mais aussi avec les mots de ceux qu’elle a côtoyés,
fréquentés, servis, des instants cruciaux du passé
de la Roumanie, les « bouleversements qui ont secoué
le pays » : les péripéties de l’entrée
dans la guerre de 14-18, les disparités et les difficultés
de la vie sociale et politique, l’exil à l’Ouest
de ceux qui cherchent à fuir les tracasseries de l’existence
quotidienne…
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Et il
ne s’agit pas seulement de l’histoire d’un
pays particulier, mais bien de l’histoire des relations
humaines dans leur fonctionnement minutieusement et humoristiquement
décortiqué grâce à une technique
de la parole parfaitement maîtrisée ; l’alternance
et la superposition du discours direct (dans la conversation)
et du discours indirect libre (dans le monologue intérieur)
illustrent avec saveur et justesse la dualité, la
duplicité, la complexité des rapports sociaux
: la longue entrevue entre Vica et son ancienne patronne
Ivona en est un exemple frappant. Ainsi se dessinent les
silhouettes d’êtres chez qui la tendresse et
l’agacement, l’amour et la haine, le bien et
le mal se combinent sans se contredire. Au-delà des
cas particuliers de la fiction romanesque, un vrai tableau
du genre humain.
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En surface,
on pourrait croire que Vica perd effectivement son temps à
errer dans Bucarest, à attendre et à discourir en
vain – comme semblent discourir en vain les autres personnages,
chacun dans son registre. En profondeur, la matinée n’est
pas perdue pour tout le monde, en tout cas pas pour le lecteur.
Selon une démarche proustienne discrètement évoquée
par le titre, le temps est finalement retrouvé dans la création
artistique. Comme le Leopold Bloom de Joyce dans Dublin, comme l’Ulysse
d’Homère sur les flots, Vica et les autres représentent
l’humanité en perpétuel mouvement, en inlassable
quête. L’auteur parvient à combiner la construction
esthétique et le sens de l’Histoire ; en cela, sous
sa plume, le roman est le digne successeur de l’épopée.
Jean-Pierre
Longre
(novembre 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages, dont
Queneau en scènes
(PULIM, 2005), ou
articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison
des langages littéraire et musical. Il a participé
à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade
", et effectue des recherches sur les littératures francophones
(Roumanie, Belgique, Québec).
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