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La
substantielle étrangeté du réel
Le narrateur
de L’homme que je fus, un quadragénaire
beyrouthin, souvent « absent à (lui)-même
et aux autres » part en quête de lui-même,
lors de son retour au Liban, après un séjour de dix-sept
ans à Lyon. Cette rétrospection au passé révèle
au lecteur un être inadapté, toujours en désaccord
avec le monde dans lequel il se trouve, jamais à sa place
: « toute ma vie, (je) me suis senti, sauf durant le sommeil,
mis à l’écart comme un voyageur laissant sa
place dans un train ». Il « ne prend aucune
initiative et (...) laiss(e) les circonstances décider à
(s)a place ». Il n’agit pas mais se laisse agir
: « je m’étais marié par hasard et
les (ses enfants) avait engendrés sans raison ».
Il se scinde en deux, s’observe, se regarde vivre : «
Je sentis qu’une moitié de moi-même s’était
détachée et s’était transformée
en un mirage ou une ombre tandis que l’autre moitié
se contractait, devenait plus lourde et se couchait sous moi comme
un corps mort que je devais traîner ». Englué
dans un passé sordide, médiocre, nauséabond
et obsédant, il n’arrive pas à vivre le présent.
Passé et présent se superposent : « je ne
sais plus si cette impression date d’hier ou d’aujourd’hui
».
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Son
passé, souvent « fantasmé et inaccompli
» dévore son présent, le hante
douloureusement. Le rêve parfois s’y glisse
l’enrichissant « de scènes et d’épisodes
qui (lui) paraissent lui correspondre et convenir à
(sa) vérité plutôt qu’à
la réalité ». Proche d’un
personnage sartrien, il fuit le néant de sa vie nauséeuse
par un rire souvent forcé : « C’est
en usant d’un rire trompeur que je me suis habitué
à évacuer le pus de cet abcès que je
n’ai pas osé crever. Un rire par lequel je
repousse cette amertume qui ne me sert plus à me
connaître (...) qui me déleste de mon passé,
mon présent et ce que je suppose être mon futur.
» Le rire lui permet de transcender sa terne
et peu compréhensible existence. Ce n’est qu’après
une longue rétrospection et de nombreuses prises
de conscience que, quittant une seconde fois Beyrouth, dix
sept ans après son premier départ, il laisse
enfin derrière lui sa vie antérieure.
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De L’homme
que je fus, roman philosophique et même parfois
poétique, construit en miroir, se dégage une originale
modernité, rare dans la littérature arabo-musulmane.
Cette modernité marque l’ouverture d’esprit de
Mohamed Abi Samra. Dans un univers où la mère est
respectée et vénérée, il donne à
voir une mère « à l’esprit venimeux
», dépourvue de féminité, d’amour
maternel, pleine de haine pour ses enfants « fruits de
(sa) répulsion envers (s)on corps » souillé
par la pénétration masculine. L’auteur dénonce
une société traditionnelle, archaïque et superstitieuse
lorsque les femmes soignent les crises d’asthme de Khadija,
la soeur du narrateur, en la tournant en direction de la Mecque
et « pendant ce temps, la mère de Mohamed Wasiri
marmonnait des invocations et lui injectait, par le nez, de l’eau
de fleur d’oranger depuis un compte gouttes utilisé
pour les yeux :’C’est l’eau du Clément
et du Miséricordieux, lève-toi, Khadija, lève-toi...(...)’
répétait-elle ». Il dénonce aussi
la pression de l’intégrisme religieux - lorsque le
narrateur dit à sa soeur : « enlève donc
ce foulard de ta tête». Après dix sept ans
passés en France, il n’appartient plus à sa
société devenue encore plus étrange et étrangère
pour lui.
Dans un roman d’où l’humour n’est pas absent,
le narrateur, en remettant en question sa vie présente et
passée, invite le lecteur à réfléchir
sur un monde complexe et absurde. Et à l’instar de
Magritte, auquel il fait référence, il extrait du
réel « la substantielle étrangeté
» (1)
Annie
Forest-Abou Mansour
(février 2008)
Annie
Forest-Abou Mansour, professeur certifié,
docteur ès lettres, est passionnée de littérature,
de critique littéraire, de cinéma et de théâtre.
(1)
Jacques Meuris, biographe de Magritte.

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