Abdallahi, tome 1
de Christophe Dabitch & Jean-Denis Pendanx

Futuropolis, 2006

 

 

Il est certains êtres, uniques, dévorés par une passion, habités par un idéal ou par le désir d’aller voir plus loin. René Caillié est l’un de ces êtres singuliers, dont la courte vie est un parcours initiatique, un combat et/ou un chemin de croix.Cet homme, fils de bagnard, né en 1799 dans un village de Charente, a parcouru les terres d’Afrique pour aller jusqu’au bout de son rêve.
Il est certains lieux au monde particulièrement entourés de légendes. Tombouctou est l’une de ces villes mythiques qui entre dès le XVIIe siècle dans l’imaginaire des Européens. Tombouctou, nouvel eldorado ? Ville pavée d’or ? Mais Tombouctou l’inaccessible au cœur de l’Afrique centrale, au bout d’un chemin semé d’embûches, de dangers, de mystères et de souffrances. Au cours du XVIIIe siècle, les Européens entrent en compétition et organisent de nombreuses expéditions vers Tombouctou, en vain.

Il était peut-être logique que seul un homme illuminé et déterminé comme Caillié puisse atteindre ce lieu chargé de tant de rêves et de désirs. Il est en fait le premier Européen à entrer dans Tombouctou au terme d’un voyage de deux ans, de 4500 kilomètres à pied, sans moyens, sans ressources et sans aide, et à en ressortir vivant ! C’est cette matière incroyable qu’ont prise Dabitch et Pendanx, qui ont parlé ensemble de René Caillié pour la première fois au cours d’un voyage au Burkina-Faso. Ils ont utilisé leurs impressions d’Afrique et le journal de Caillié pour créer ce très beau récit en deux volumes. Certains faits sont racontés par Caillié, d’autres sont imaginés par les auteurs, dont la création du personnage d’Arafanba, l’homme noir sans attaches, dans tous les sens du mot, ami et alter ego de Caillié.

Sur une terre d’ocre, une tente de nomades, celle d’un seigneur Brakna, devant lequel un homme est agenouillé. On distingue mal son visage dans la pénombre, il est vêtu comme un Maure, porte barbe et turban, parle la langue du prophète et connaît la prière. Telle est notre première vision du personnage, dans la première planche de l’album. C’est un blanc qui veut se convertir à l’islam, il s’appelle désormais Abdallahi (serviteur de Dieu). Il demande la protection du roi Hamet-Dou. Nous sommes le 3 août 1824, René Caillet s’efface pour devenir un autre. Que ne ferait-il pas pour atteindre Tombouctou ! Il passe quelque temps chez les Braknas où il apprend le Coran, il est surveillé et observé par ces gens qui ne comprennent pas ce qui pousse un blanc à se convertir ! Il fait la connaissance d'Arafanta, avec lequel il noue une relation complexe fondée sur le mensonge et le non-dit, tient son journal puis gagne le Sénégal où il espère convaincre le gouverneur de le financer. Celui-ci refuse d’aider un homme blanc qui a renié les siens. Qu’importe, Abdallahi continue sa route, s’invente un nouveau passé et avance…

C’est un livre passionnant et envoûtant. Plastiquement tout d’abord, les couleurs directes et chaudes de Pendanx qui décline magnifiquement les gammes d’ocres des terres et des peaux africaines, et qui traite l’ombre et la lumière avec beaucoup de densité.
Le René Caillié dont il est question ici est un homme infiniment complexe, fait de multiples contradictions, qui endosse de nouvelles identités pour avancer, au risque de se perdre et de se couper de toutes les communautés. Il traverse pourtant les épreuves et trouve toujours des gens pour l’aider. On ne parvient pas à trancher si l’homme est fou ou sain d’esprit, peut-être attachant, naïf et désarmant autant qu’il se montre aussi antipathique et égocentrique.
Et puis, à travers le parcours individuel du personnage émerge la question douloureuse des relations entre l’Europe et l’Afrique, entre les Blancs et les Noirs, ce que signifie être blanc en Afrique au XVIIIe siècle, ce qui poussait les hommes à pénétrer dans l’intérieur des terres comme pour dominer et asservir l’Afrique. Résonne aussi la place de l’Islam, question qui trouve un large écho dans notre monde en proie à des tensions communautaires et religieuses.

Catherine Gentile
(avril 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, Ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

http://www.futuropolis.fr/index1.htm

 

Pour approfondir ce sujet passionnant, on pourra lire utilement :

René Caillié, 1799-1838, une vie pour Tombouctou, de Alain Quella-Villeger / préface de Théodore Monod, Editions de l’Actualité scientifique, 1999

Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné dans l’Afrique centrale, de René Caillié, éditions des Ecrivains, 2000

Voyage à Tombouctou, de René Caillié, La découverte, 1996

Une histoire de Tombouctou, de Tor A. Benjaminsen et Gunnvor Burge, Actes Sud, 2004