Arts africains contemporains, n°4
revue trimestrielle de création et d'initiation : arts, littérature, musique... de 9 à 99 ans
Editions du Seuil, 2003

 

 

Le périple africain des neuf muses


9 de Coeur, revue grand format créée et dirigée par Héliane Bernard et Alexandre Faure (les fondateurs de la revue Dada, la première revue d'art jeunesse aux éditions Mango) depuis un peu moins d'un an, ne néglige aucun acte culturel authentique : arts visuels et vivants, littérature, musique, mode, etc. Une heureuse transdisciplinarité qui convient tout particulièrement à ce dernier numéro dédié à l'Afrique et à ses contrastes ; une parution dont l'allure protéiforme, entre fictions et illustrations, entretiens et poésie, témoigne de la vitalité débridée de la création africaine.

"Assimiler sans être assimilé", telle semble être la devise (empruntée à Léopold Sédar Senghor) de nombre d'artistes africains contemporains, qu'ils soient plasticiens, peintres, cinéastes ou écrivains — qui ont récupéré, en quelque sorte, l'héritage occidental post-colonial (le plus souvent subi) tout en imposant peu à peu leur propre vision, y intégrant à la fois des préoccupations individuelles et une réappropriation de racines collectives, historiques ou imaginaires : et les créateurs d'explorer sans relâche le sens et l'essence de cette nouvelle identité africaine, plurielle, loin des clichés touristico-exotico-coloniaux. Du moins, c'est ainsi que l'on peut expliquer la diversité, les divergences, mais aussi les similitudes des artistes présentés ici de diverses manières : un portrait poétique du congolais Chéri Samba, peintre populaire dont le monde entier connaît les oeuvres colorées (entre art naïf et affiches militantes) ; un dialogue imaginaire et intemporel (signé Patrick Ravella) entre Jérôme Bosch et Bodo (installé à Kinshasa), deux peintres qui partagent la même fascination onirique ; une présentation plutôt sobre de l'écrivain engagé ivoirien Ahmadou Kourouma, mort en exil en 2003, auteur de quatre romans ; un conte atypique de Jean-Michel Vauchot accompagnant les photographies de Seydou Keïta (artiste malien décédé il y a quatre ans) ; ou encore cet émouvant portrait d'une femme sud-africaine dont la douleur synthétise toutes les souffrances d'une Afrique exsangue (Nuit Noire de G. Mathie).

On découvrira aussi l'Afrique et ses jeunes passeurs en allant voir l'exposition Africa remix (L'Art Contemporain d'un continent, jusqu'au 8 août au Centre Georges-Pompidou), présentée ici par le biais de deux entretiens : l'un avec Simon Njami, commissaire de l'exposition et l'autre avec Marie-Laure Bernadac, conservatrice en chef pour l'art contemporain au Louvre et commissaire adjointe de l'exposition. S. Njami reprend entre autres l'idée de la complexité identitaire des artistes africains actuels (Jane Alexander, Cyprien Tokoudagba, Romuald Hazoumé, etc. dont les oeuvres photographiées et les notices biographiques agrémentent les entretiens) et l'explique ainsi : "Il s'agit pour les artistes de se reconstruire une identité qui leur soit propre (...) débarrassée des scories des événements qui les ont précédés. (...) l'Afrique a été un continent ballotté, violé et violent. Les générations d'aujourd'hui cherchent à donner un sens à tout cela. Et à travers leur art, à se définir eux-mêmes, en tant qu'individus et non plus comme les éléments anonymes d'une contingence qui les dépasserait." Un autre entretien permet d'enrichir ses connaissances : André Magnin, spécialiste et passionné, constitue depuis quinze ans la CAAC (Collection d'art africain contemporain) de Jean Pigozzi, collection privée qui participe aussi à la diffusion des oeuvres par le biais d'expositions collectives ou personnelles, de prêts ou de dons aux musées.

Mais 9 de Coeur propose aussi une approche fictionnelle de l'Afrique, entre contes, récits et poèmes : une histoire brève et amusante signée Gérard Mathie (Monsieur Ulysse le voyageur), une nouvelle de Ken Bugul (Le fantôme errant), écrivaine sénégalaise, un espace consacrée à la poésie (Senghor, Djamel Amrani et Mafika Pascal Gwala), accompagné des superbes aquarelles de Barthélémy Toguo ; ou encore un texte volontairement dérangeant d'Abdourahman A. Waberi (dont il faut lire, entre autres, Moisson de crânes, expérience individuelle et poétique du génocide rwandais) : dans Nous nuitamment, l'écrivain prend la parole, de sa plume inimitable, au nom de son continent d'origine mais aussi de tous les réfugiés passés ou à venir qui rêvent de "la grosse Europamérique s'adonnant au fitness et au bronzage", tandis que : "nous assez de tout marre de tout ras le chef ras le cul basta amen de mijoter dans le piment de Cayenne de la faim et de la soif" - et d'ajouter : "il nous faut dépasser notre propre enfermement par la grande évasion du verbe", un leitmotiv salvateur. Le verbe africain, justement, fait l'objet d'une intéressante rubrique intitulée "l'Afrodico et ses fausses définitions" (comportant une élucidation lexicale d'un poème de Senghor), suivie d'une exploration étymologique du terme "noir" qui longtemps "a eu mauvaise réputation".

Cette belle revue pluridisciplinaire entend s'adresser à tous, à partir de 9 ans (en proposant par exemple des idées de bricolage ou de création) et plusieurs éléments participent de cette louable intention didactique (la superbe maquette, entre autres, qui attire inéluctablement le regard). Il reste que les enfants lecteurs devront être nécessairement accompagnés lors de leur découverte de ce numéro de 9 de Coeur, la plupart des textes n'étant pas accessibles avant 12 ou 13 ans - mais les plus jeunes pourront cependant se régaler les yeux et trouver matière à faire travailler leur imagination tout au long de ce parcours multicolore et sensible, à travers une Afrique aux multiples facettes, évoquée en ces termes par Plastic Lézard : "Afrique : noire de peau à célébrer jusqu'à l'arc-en-ciel, et noire de la nuit qui déjà promet le jour."

B. Longre
(juillet 2005)

9 de Coeur
septembre 2004 Arts et Musique
janvier 2005 Arts et livres
mars 2005 L'art brut
à paraître en septembre 2005 Correspondance et Art postal

Le Seuil
http://www.seuil.com

Après Düsseldorf et Londres, et avant Tokyo (février-mai 2006, Mori Art Museum) l'exposition Africa Remix est accueillie au Centre Georges-Pompidou, jusqu'au 8 août 2005.

http://www.africaremix.org.uk/

http://www.cnac-gp.fr/Pompidou/