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Le
périple africain des neuf muses
9 de Coeur, revue grand format créée
et dirigée par Héliane Bernard et Alexandre
Faure (les fondateurs de la revue Dada,
la première revue d'art jeunesse aux éditions Mango)
depuis un peu moins d'un an, ne néglige aucun acte culturel
authentique : arts visuels et vivants, littérature, musique,
mode, etc. Une heureuse transdisciplinarité qui convient
tout particulièrement à ce dernier numéro dédié
à l'Afrique et à ses contrastes ; une parution dont
l'allure protéiforme, entre fictions et illustrations, entretiens
et poésie, témoigne de la vitalité débridée
de la création africaine.
"Assimiler sans être assimilé",
telle semble être la devise (empruntée à Léopold
Sédar Senghor) de nombre d'artistes africains contemporains,
qu'ils soient plasticiens, peintres, cinéastes ou écrivains
— qui ont récupéré, en quelque sorte,
l'héritage occidental post-colonial (le plus souvent subi)
tout en imposant peu à peu leur propre vision, y intégrant
à la fois des préoccupations individuelles et une
réappropriation de racines collectives, historiques ou imaginaires
: et les créateurs d'explorer sans relâche le sens
et l'essence de cette nouvelle identité africaine, plurielle,
loin des clichés touristico-exotico-coloniaux. Du moins,
c'est ainsi que l'on peut expliquer la diversité, les divergences,
mais aussi les similitudes des artistes présentés
ici de diverses manières : un portrait poétique du
congolais Chéri Samba, peintre populaire dont le monde entier
connaît les oeuvres colorées (entre art naïf et
affiches militantes) ; un dialogue imaginaire et intemporel (signé
Patrick Ravella) entre Jérôme Bosch et Bodo (installé
à Kinshasa), deux peintres qui partagent la même fascination
onirique ; une présentation plutôt sobre de l'écrivain
engagé ivoirien Ahmadou Kourouma, mort en exil en 2003, auteur
de quatre romans ; un conte atypique de Jean-Michel Vauchot accompagnant
les photographies de Seydou Keïta (artiste malien décédé
il y a quatre ans) ; ou encore cet émouvant portrait d'une
femme sud-africaine dont la douleur synthétise toutes les
souffrances d'une Afrique exsangue (Nuit Noire de G. Mathie).
On découvrira aussi l'Afrique et ses jeunes passeurs en allant
voir l'exposition Africa remix (L'Art Contemporain
d'un continent, jusqu'au 8 août au Centre Georges-Pompidou),
présentée ici par le biais de deux entretiens : l'un
avec Simon Njami, commissaire de l'exposition et l'autre avec Marie-Laure
Bernadac, conservatrice en chef pour l'art contemporain au Louvre
et commissaire adjointe de l'exposition. S. Njami reprend entre
autres l'idée de la complexité identitaire des artistes
africains actuels (Jane Alexander, Cyprien Tokoudagba, Romuald Hazoumé,
etc. dont les oeuvres photographiées et les notices biographiques
agrémentent les entretiens) et l'explique ainsi : "Il
s'agit pour les artistes de se reconstruire une identité
qui leur soit propre (...) débarrassée des scories
des événements qui les ont précédés.
(...) l'Afrique a été un continent ballotté,
violé et violent. Les générations d'aujourd'hui
cherchent à donner un sens à tout cela. Et à
travers leur art, à se définir eux-mêmes, en
tant qu'individus et non plus comme les éléments anonymes
d'une contingence qui les dépasserait." Un autre
entretien permet d'enrichir ses connaissances : André Magnin,
spécialiste et passionné, constitue depuis quinze
ans la CAAC (Collection d'art africain contemporain) de Jean Pigozzi,
collection privée qui participe aussi à la diffusion
des oeuvres par le biais d'expositions collectives ou personnelles,
de prêts ou de dons aux musées.
Mais
9 de Coeur propose aussi une approche
fictionnelle de l'Afrique, entre contes, récits et poèmes
: une histoire brève et amusante signée Gérard
Mathie (Monsieur Ulysse le voyageur), une nouvelle de Ken
Bugul (Le fantôme errant), écrivaine sénégalaise,
un espace consacrée à la poésie (Senghor, Djamel
Amrani et Mafika Pascal Gwala), accompagné des superbes aquarelles
de Barthélémy Toguo ; ou encore un texte volontairement
dérangeant d'Abdourahman A. Waberi (dont il faut lire, entre
autres, Moisson de crânes,
expérience individuelle et poétique du génocide
rwandais) : dans Nous nuitamment, l'écrivain
prend la parole, de sa plume inimitable, au nom de son continent
d'origine mais aussi de tous les réfugiés passés
ou à venir qui rêvent de "la grosse Europamérique
s'adonnant au fitness et au bronzage", tandis que : "nous
assez de tout marre de tout ras le chef ras le cul basta amen de
mijoter dans le piment de Cayenne de la faim et de la soif"
- et d'ajouter : "il nous faut dépasser notre
propre enfermement par la grande évasion du verbe",
un leitmotiv salvateur. Le verbe africain, justement, fait l'objet
d'une intéressante rubrique intitulée "l'Afrodico
et ses fausses définitions" (comportant une élucidation
lexicale d'un poème de Senghor), suivie d'une exploration
étymologique du terme "noir" qui longtemps "a
eu mauvaise réputation".
Cette
belle revue pluridisciplinaire entend s'adresser à tous,
à partir de 9 ans (en proposant par exemple des idées
de bricolage ou de création) et plusieurs éléments
participent de cette louable intention didactique (la superbe maquette,
entre autres, qui attire inéluctablement le regard). Il reste
que les enfants lecteurs devront être nécessairement
accompagnés lors de leur découverte de ce numéro
de 9 de Coeur, la plupart des textes n'étant
pas accessibles avant 12 ou 13 ans - mais les plus jeunes pourront
cependant se régaler les yeux et trouver matière à
faire travailler leur imagination tout au long de ce parcours multicolore
et sensible, à travers une Afrique aux multiples facettes,
évoquée en ces termes par Plastic Lézard :
"Afrique : noire de peau à célébrer
jusqu'à l'arc-en-ciel, et noire de la nuit qui déjà
promet le jour."
B.
Longre
(juillet 2005)

9
de Coeur
septembre 2004 Arts et Musique
janvier 2005 Arts et livres
mars 2005 L'art brut
à paraître en septembre 2005
Correspondance et Art postal
Le
Seuil
http://www.seuil.com
Après
Düsseldorf et Londres, et avant Tokyo (février-mai 2006,
Mori Art Museum) l'exposition Africa Remix est accueillie au Centre
Georges-Pompidou, jusqu'au 8 août 2005.
http://www.africaremix.org.uk/
http://www.cnac-gp.fr/Pompidou/
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