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Théâtre
Les Ateliers
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La vie calleuse et vagabonde
On dirait une
mauvaise blague : un Arabe, un Espagnol, un Roumain, un Polonais
et un Africain sont sur un chantier… Mais cet humour douteux
est bien celui du marché du travail moderne, où l’immense
majorité d’entre nous gagne à quitter parents,
femme et enfants, pour s’exiler dans une vie calleuse mais
un peu mieux payée qu’au pays, dans une solitude toute
de fatigue, de misère, et de désespoir. En nous confrontant
à ces maçons solitaires et éphémères,
la pièce Cinq hommes du dramaturge
australien Daniel Keene invite non seulement à lutter contre
les vieux clichés d’une émigration sale et stupide,
mais à entendre même la parole de ceux qui ne parlent
d’ordinaire pas – parole qui, ici, « ose la
poésie », comme le commente le metteur en scène
Robert Bouvier, parole qui s’échappe, plus ou moins
doucement, plus ou moins amèrement, vers la réflexion,
vers la compréhension du monde et de l’existence humaine
: dans le miroir de leurs mains de travailleurs usées, ils
lisent le comble de souffrance et d’absurdité que représente
leur vie d’hommes nés avec pas grand’chose pour
mourir avec pas grand’chose, après avoir trimé
toute une vie corps et âme pour gagner un peu mieux.
Daniel Keene
a toutefois le bon goût de nous épargner un hymne livresque
à la fraternité, il atteint avec justesse et sans
gravité, avec humanité, les réalités
complexes, fragiles et austères, sinon hostiles, de ces libertés
déracinées : le Roumain s’enivre, le Polonais
prie et vole, l’Espagnol n’oublie pas, l’Arabe
écrit à sa famille des lettres sans réponse,
et l’Africain s’invente des histoires pour enfants.
Qu’il se soûle au bar du coin, ou qu’il économise
pour une famille à laquelle il sacrifie la présence
d’un père, chacun de ces cinq destins souffre, tout
seul, seul avec ses maigres mots et ses vastes sentiments, seul
avec sa langue maternelle, souvenir le plus intime, trop intense
pour ne pas imprégner ses nuits.
Fort d’une
troupe internationale (Antonio Buil, Dorin Dragos, Abder Ouldhaddi,
Boubacar Samb, et Bartek Sozanski) solidaire et naturellement polyglotte,
la mise en scène de Robert Bouvier s’insère
avec dynamisme dans une scène restreinte, les cinq hommes
étant comme enfermés par le mur d’ombres qu’ils
construisent, enfermés dans un chantier que fissure l’immense
absence du reste du monde. Et l’ouverture du spectacle est
tout simplement extraordinaire : voici donc cette humanité
de misérables travailleurs, retenus par la pluie sous une
bâche de fortune ; l’attente excède à
chaque instant un peu plus leur épuisement.
Nicolas
Cavaillès
(janvier 2007)

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