Cinq hommes
de Daniel Keene

Mise en scène de Robert Bouvier
La Compagnie du Passage (Suisse)
Du 23 au 28 janvier, Théâtre des Ateliers, Lyon

 

Théâtre Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30


La vie calleuse et vagabonde

On dirait une mauvaise blague : un Arabe, un Espagnol, un Roumain, un Polonais et un Africain sont sur un chantier… Mais cet humour douteux est bien celui du marché du travail moderne, où l’immense majorité d’entre nous gagne à quitter parents, femme et enfants, pour s’exiler dans une vie calleuse mais un peu mieux payée qu’au pays, dans une solitude toute de fatigue, de misère, et de désespoir. En nous confrontant à ces maçons solitaires et éphémères, la pièce Cinq hommes du dramaturge australien Daniel Keene invite non seulement à lutter contre les vieux clichés d’une émigration sale et stupide, mais à entendre même la parole de ceux qui ne parlent d’ordinaire pas – parole qui, ici, « ose la poésie », comme le commente le metteur en scène Robert Bouvier, parole qui s’échappe, plus ou moins doucement, plus ou moins amèrement, vers la réflexion, vers la compréhension du monde et de l’existence humaine : dans le miroir de leurs mains de travailleurs usées, ils lisent le comble de souffrance et d’absurdité que représente leur vie d’hommes nés avec pas grand’chose pour mourir avec pas grand’chose, après avoir trimé toute une vie corps et âme pour gagner un peu mieux.

Daniel Keene a toutefois le bon goût de nous épargner un hymne livresque à la fraternité, il atteint avec justesse et sans gravité, avec humanité, les réalités complexes, fragiles et austères, sinon hostiles, de ces libertés déracinées : le Roumain s’enivre, le Polonais prie et vole, l’Espagnol n’oublie pas, l’Arabe écrit à sa famille des lettres sans réponse, et l’Africain s’invente des histoires pour enfants. Qu’il se soûle au bar du coin, ou qu’il économise pour une famille à laquelle il sacrifie la présence d’un père, chacun de ces cinq destins souffre, tout seul, seul avec ses maigres mots et ses vastes sentiments, seul avec sa langue maternelle, souvenir le plus intime, trop intense pour ne pas imprégner ses nuits.

Fort d’une troupe internationale (Antonio Buil, Dorin Dragos, Abder Ouldhaddi, Boubacar Samb, et Bartek Sozanski) solidaire et naturellement polyglotte, la mise en scène de Robert Bouvier s’insère avec dynamisme dans une scène restreinte, les cinq hommes étant comme enfermés par le mur d’ombres qu’ils construisent, enfermés dans un chantier que fissure l’immense absence du reste du monde. Et l’ouverture du spectacle est tout simplement extraordinaire : voici donc cette humanité de misérables travailleurs, retenus par la pluie sous une bâche de fortune ; l’attente excède à chaque instant un peu plus leur épuisement.

Nicolas Cavaillès
(janvier 2007)

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