Le train de 5h50
Arléa, 2004

 

A ceux qui sont rétifs aux réveils matinaux dans le froid...

...Le train de 5h50 de Gabrielle Ciam propose un doux et chaud moment : une rencontre inattendue entre deux êtres, comme une trêve bienvenue dans une journée blafarde de lutte silencieuse contre le temps et les éléments.

Au train de 5h50, deux êtres anonymes se croisent comme tant d’autres sans se voir. Puis un jour, ils se voient, et dans ce regard neuf, dans cet émerveillement mutuel, devant l’évidence de ce qui se construit entre eux, de ce qui naît en eux, on lit l’extraordinaire, la magie qui unit immédiatement et absolument deux êtres, « comme ça ». « Ca arrive », « ça se passe ». Et devant l’évidence, devant l’impérieux, devant l’irrémédiable aussi, il n’y a pas de place pour le pourquoi et le doute. Car avant d’être le récit d’une histoire (amoureuse, sexuelle, sentimentale, fusionnelle, animale ou humaine, au fond peu importe, l’essentiel n’est pas là), cette aventure particulière, exemplaire, rend compte de la force universelle, infinie et indéfinissable qui surgit au point où les fils de deux vies se nouent. Ce qui naît alors de cette union, «ça les dépasse».

Le « ça », ce quelque chose, cette pulsion de vie animale et incontrôlable conduit l’histoire. Il semble en être le véritable acteur. « Elle le regarde, il la regarde le regarder. C’est comme ça que les choses commencent entre eux », « Elle rouvre les yeux. C’est alors que leurs regards se rencontrent. Il ne sourit pas, ne parle pas, mais quelque chose est à l’œuvre ». Pour lui : «Les deux places sont restées vides, comme si rien ne pouvait empêcher ce qui se passe entre eux. D’ailleurs, que se passe-t-il ? […] Il cherche à comprendre. Mais il semble que l’essentiel lui échappe. Quelque chose de lui qu’il aurait oublié, ou peut-être même jamais connu. » Pour elle : « Ces «rendez-vous du lundi, comme elle les appelle, la déstabilisent. Bien sûr, la part du jeu y tient une grande place. Mais il n’y a pas que ça. Il lui faut chercher plus loin, bien plus loin en elle pour espérer entrevoir ce qui la trouble ».

De cet homme et de cette femme, on ne sait au début presque rien. L’auteur les désigne de façon on ne peut plus sommaire : « elle » et « il », comme pour signifier que seule importe leur «détermination sexuelle». «Elle n’était pas mariée, n’avait pas enfanté. Elle n’était au centre de rien. Aucune galaxie ne tournait autour d’elle». D’ailleurs, «Que pourrait-elle dire de sa vie ?». Lui l’appelle « l’inconnue du train ». Quant à lui, « Il était "l’inconnu"», ou "l’homme du train". Elle disait lui ou il ».
Ils sont avant tous des êtres vivants et désirants, des corps. C’est ce qui semble permettre leur rencontre : «L’homme n’a pas ouvert les yeux. Il a l’air de dormir profondément. Tout à coup, elle le reconnaît. Reconnaître est un bien grand mot : elle ne le connaît pas, elle en est sûre, mais elle l’a déjà vu […] Elle ne le connaît pas, mais elle connaît ce corps, cet ensemble de détails, l’élégance de la mise, l’idée plus ou moins diffuse d’une attirance.» Et quand enfin, ils se disent leur nom, quand ils commencent à se raconter, «elle comprend qu’ils se perdent sûrement à trop apprendre d’eux-mêmes.»

Dans ce train aux « airs d’alcôve » C’est aussi pour cela qu’elle aime le train du matin, pour ces corps livrés au regard […] Les lumières se tamisent, les paroles se murmurent. Le staccato des boogies fait le reste »), Gabrielle Ciam nous mène lentement mais sûrement au sein d’une intimité à la fois banale et bouleversante, à la recherche d’un temps vécu.

Louise Charbonnier
(novembre 2004)

Editions Arléa
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