| © Elisabeth Carecchio
Traduit
du russe par André Markowicz et Françoise Morvan;
costumes Thibault Vancraenenbroeck; lumière Marion Hewlett;
son Xavier Jacquot; collaboration artistique Anne-Françoise
Benhamou; collaboration à la scénographie Alexandre
de Dardel; assistanat à la mise en scène Leslie Six
Avec
Sharif Andoura, Jean-Pierre Bagot, Bénédicte Cerruti,
Cécile Coustillac, Gilles David, Maud Le Grévellec,
Pauline Lorillard, Laurent Manzoni, Antoine Mathieu, Thierry Paret,
Hélène Schwaller, Manuel Vallade et Olivier Aguilar,
Bénédicte Loux, Vincent Rousselle
Production
Théâtre National de Strasbourg
Tchekhov accélère toujours
Son amour illusoire,
sa soif de travail, sa luminosité de cœur sont d’un
autre temps, mais, contrairement à ses sœurs aînées,
Irina (Cécile Coustillac) ne le sait pas encore, lorsque
le rideau se lève : c’est jour de fête, chez
les trois sœurs sans parents. Autour d’elles, amoureux
transis, soûlards impénitents, vieilles âmes
lucides, et gentils philosophes essayent de résister au mieux
au lourd passage du temps dans une morne ville de province : en
vain, Tchekhov accélère toujours, les grandes tirades,
les envolées musicales, et jusqu’aux face à
face les plus émouvants, tout est déjà censuré
par l’apparition brusque du tiers, de l’étranger,
de l’étrange, du farfelu, sinon du tragique. Les souffrances
n’ont pas eu le temps de se dire, la scène ne leur
appartient plus. Le temps a passé, les trois jeunes femmes
sont déjà dépressives pour la vie.
Dans le cadre écrasant de cette terrible temporalité,
la mise en scène de Stéphane Braunschweig ne vient
pas leurrer le spectateur de 2007 : simple et dynamique, basée
sur une scénographie limpide et sur des décors sans
fioritures ni légèreté, elle joue le jeu de
l’accélération perpétuelle, et laisse
le temps horriblement passer, et perdre leur saveur les grandes
prophéties de bonheur à échelle humanitaire
qu’un Verchinine (Laurent Manzoni) répète de
loin en loin, d’acte en acte, jusqu’à l’auto-décomposition
des mots, jusqu’à ce que l’esprit ne puisse plus
rester dans l’élan de la lettre, triste lettre morte
comme un proverbe latin désuet, ou comme ce vieux hêtre
qu’il faut abattre dans le jardin.
Ces Trois sœurs voient leur frustration propulsée dans
le temps par un faux optimisme qui, hier comme aujourd’hui,
permet seul de tâcher de vivre : la fausse lumière
de l’électricité est ainsi incorporée,
parmi d’autres menus effets ludiques de contemporanéité
(dans les costumes surtout), à la douleur générale.
Les nombreuses bribes comiques du texte sont soulignées :
le docteur (Gilles David), pyrrhoniste avec alcool, ou Natalia (Maud
Le Grévellec), la petite cruche bourgeoise sournoise, viennent,
par la sympathie ou l’antipathie qu’ils inspirent, nous
réconcilier un temps avec l’instant présent.
Plus encore, la remarquable traduction des notoires André
Markowicz et Françoise Morvan porte tous ses fruits dans
la diction très moderne de la troupe du TNS. Ainsi, le théâtre
accélère toujours ; le spectacle dépasse le
contemporain comme la vieille fatigue des trois sœurs dépasse
leur jeunesse, et l’amertume s’étouffe seule
– et c’est le grand personnage d’Olga, l’aînée,
excellemment jouée par Bénédicte Cerutti.
Nicolas
Cavaillès
(avril
2007)

http://www.tnp-villeurbanne.com
Du
même auteur
Une demande en mariage (Maurice
Yendt, 2005)
La Mouette (mars-avril 2002)
Platonov (mise en scène
Eric Lacascade, Avignon 2002)
Le Chant du cygne et autres histoires
(Roger Planchon, 2001)
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