Les Trois Sœurs
Anton Tchekhov

Mise en scène de Stéphane Braunschweig
Création de la troupe du Théâtre Nationale de Strasbourg

TNP, Villeurbanne
jusqu'au 27 avril 2007

© Elisabeth Carecchio

 

Traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan; costumes Thibault Vancraenenbroeck; lumière Marion Hewlett; son Xavier Jacquot; collaboration artistique Anne-Françoise Benhamou; collaboration à la scénographie Alexandre de Dardel; assistanat à la mise en scène Leslie Six

Avec Sharif Andoura, Jean-Pierre Bagot, Bénédicte Cerruti, Cécile Coustillac, Gilles David, Maud Le Grévellec, Pauline Lorillard, Laurent Manzoni, Antoine Mathieu, Thierry Paret, Hélène Schwaller, Manuel Vallade et Olivier Aguilar, Bénédicte Loux, Vincent Rousselle
Production Théâtre National de Strasbourg


Tchekhov accélère toujours

Son amour illusoire, sa soif de travail, sa luminosité de cœur sont d’un autre temps, mais, contrairement à ses sœurs aînées, Irina (Cécile Coustillac) ne le sait pas encore, lorsque le rideau se lève : c’est jour de fête, chez les trois sœurs sans parents. Autour d’elles, amoureux transis, soûlards impénitents, vieilles âmes lucides, et gentils philosophes essayent de résister au mieux au lourd passage du temps dans une morne ville de province : en vain, Tchekhov accélère toujours, les grandes tirades, les envolées musicales, et jusqu’aux face à face les plus émouvants, tout est déjà censuré par l’apparition brusque du tiers, de l’étranger, de l’étrange, du farfelu, sinon du tragique. Les souffrances n’ont pas eu le temps de se dire, la scène ne leur appartient plus. Le temps a passé, les trois jeunes femmes sont déjà dépressives pour la vie.


Dans le cadre écrasant de cette terrible temporalité, la mise en scène de Stéphane Braunschweig ne vient pas leurrer le spectateur de 2007 : simple et dynamique, basée sur une scénographie limpide et sur des décors sans fioritures ni légèreté, elle joue le jeu de l’accélération perpétuelle, et laisse le temps horriblement passer, et perdre leur saveur les grandes prophéties de bonheur à échelle humanitaire qu’un Verchinine (Laurent Manzoni) répète de loin en loin, d’acte en acte, jusqu’à l’auto-décomposition des mots, jusqu’à ce que l’esprit ne puisse plus rester dans l’élan de la lettre, triste lettre morte comme un proverbe latin désuet, ou comme ce vieux hêtre qu’il faut abattre dans le jardin.


Ces Trois sœurs voient leur frustration propulsée dans le temps par un faux optimisme qui, hier comme aujourd’hui, permet seul de tâcher de vivre : la fausse lumière de l’électricité est ainsi incorporée, parmi d’autres menus effets ludiques de contemporanéité (dans les costumes surtout), à la douleur générale. Les nombreuses bribes comiques du texte sont soulignées : le docteur (Gilles David), pyrrhoniste avec alcool, ou Natalia (Maud Le Grévellec), la petite cruche bourgeoise sournoise, viennent, par la sympathie ou l’antipathie qu’ils inspirent, nous réconcilier un temps avec l’instant présent. Plus encore, la remarquable traduction des notoires André Markowicz et Françoise Morvan porte tous ses fruits dans la diction très moderne de la troupe du TNS. Ainsi, le théâtre accélère toujours ; le spectacle dépasse le contemporain comme la vieille fatigue des trois sœurs dépasse leur jeunesse, et l’amertume s’étouffe seule – et c’est le grand personnage d’Olga, l’aînée, excellemment jouée par Bénédicte Cerutti.

Nicolas Cavaillès
(avril 2007)

 

http://www.tnp-villeurbanne.com

Du même auteur
Une demande en mariage
(Maurice Yendt, 2005)
La Mouette (mars-avril 2002)
Platonov (mise en scène Eric Lacascade, Avignon 2002)
Le Chant du cygne et autres histoires (Roger Planchon, 2001)