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créée
en janvier 2004
au
TJA, Lyon
tout
public, dès 6-7 ans
durée
1h
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mise
en scène
Michel Dieuaide
scénographie
et costumes
Danièle Rozier
Lumières
Jean-Jacques Monier
Avec Alain Sergent , Henri-Edouard Osinski et Philippe
Guini
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Préparatifs
pour la mortalité
"En
choisissant de parler de la mort à des enfants spectateurs
avec le langage du théâtre, je sais quelle est la responsabilité
particulière, renforcée, devrais-je dire, du metteur
en scène que je suis et de toute l’équipe artistique
qui m’accompagne dans ce projet. Notre atout principal pour
être à la hauteur tient aux qualités du texte
de Suzanne van Lohuizen."
Michel Dieuaide
A deux
reprises déjà, Michel Dieuaide a monté des
pièces de Suzanne Van Lohuizen, dramaturge néerlandaise
(Le garçon dans le bus en 1995, et Tu n’as
pas vu mon petit garçon ? en 1996)
; il entreprend ici une troisième création, une tragi-comédie
inédite en France, qui ose briser un tabou et l’embarras
(des adultes confrontés aux questions des enfants). Un spectacle
résolument tous publics, des dialogues drôles et incisifs,
des personnages attachants, une mise en scène remarquablement
minutieuse et une scénographie inventive : de quoi passer
un excellent moment de théâtre, à prolonger,
bien sûr, après la représentation.
Ernest, Stanislas
et Désiré, les trois petits vieux en question (interprétés
respectivement par Henri-Edouard Osinski, Philippe Guini
et Alain Sergent), se réveillent un beau matin et
découvrent, pour la première fois depuis des années,
qu’une lettre est arrivée : une missive anonyme et
terrifiante qui leur dit sans prendre de pincettes : «
Aujourd'hui est le dernier jour. Votre vie est finie. »
Consternation générale... Il leur est impossible de
croire que le grand départ est imminent et de se résigner
à leur sort de mortels ! Et pourtant...

©
Bernath et Djaoui
Désiré
(Alain Sergent), Stanislas (Philippe Guini) et Ernest (Henri-Edouard
Osinski) |
Avec
une drôlerie sans fin, les trois compères énumèrent
alors regrets, joies, peurs, fantasmes, dernières volontés
; ils refusent cependant de prendre cet avertissement au sérieux
et lancent quelques défis insensés : « On
ne va absolument pas mourir (...) On va vivre éternellement.
(...) On a tout le temps du monde. » Les dialogues
fantaisistes s'enchaînent et ce qui doit survenir demeure,
pour un temps, dans le domaine des idées abstraites...
pour peu à peu s'imposer à eux, et se manifester
de façon sensible : c'est Ernest qui ressent le premier
les signes visibles de son grand âge et le retour à
la réalité est brutal : «Imagine que
tu bois ton thé et que soudain tu avales de travers (...)
Et puis tu es mort.» Leur revient à l'esprit
l'image d'Épinal de la faucheuse et son cortège
de terreurs, l'occasion d’imaginer à quoi «
elle » ressemble avec un humour qui n'échappera
pas aux spectateurs, même aux plus jeunes. |
Dans le même
temps on retrouve ici l'idée (habilement développée
par Olivier de Solminihac dans son roman jeunesse C'est
quoi mort ?) de l'impossibilité de « dire
» la mort, de se la représenter et d’appréhender
l’au-delà : un pays « où il fait toujours
froid », « où règne une grande
lumière éclatante », « derrière
les étoiles »... Et Ernest de ramener ses compagnons
à la réalité : «Tout ça c'est
des conneries. Tu vas dans un cercueil, puis sous la terre et puis
les vers te bouffent.» Au-delà de la fantaisie,
de la légèreté et de la vivacité des
dialogues qui s'enchaînent et se font écho, on sent
bien que l'inéluctable approche, qu'il faut bien s'y préparer,
le mieux possible...
Comment raconter
la mort aux enfants ? Comment leur parler d'un phénomène
qui, paradoxalement, échappe à l'entendement des adultes
et élude toute définition stable ? Peut-être,
comme ici, en montrant que même les grands ou les «
vieux » s'interrogent et ne savent pas tout. L'auteure propose
plusieurs pistes en mettant face à nous trois grands-pères,
explorateurs à leur manière : trois figures rassurantes
— par leur âge supposé — trois grands gamins
(sur scène, chacun a son petit nounours...) qui ont conservé
leur sens de l'humour et leur curiosité d'enfant. Le choix
des comédiens est particulièrement cohérent
et l'on aimera la raideur pince-sans-rire de Stanislas, la bonhomie
de Désiré et les yeux rieurs d'Ernest, un trio de
vieux garçons solidaires : tout est placé sous le
signe de l'échange, du partage et de la complémentarité,
chaque personnage conservant cependant ses traits propres.
La plupart de ces aspects sont finement reflétés dans
le décor et le travail scénographique de Danièle
Rozier (qui signe aussi La
fille aux oiseaux et Ce qui couve
derrière la montagne, entre autres choses) ; elle
a souhaité renforcer le réalisme du propos en créant
un décor vraisemblable, un peu désuet et, dans le
même temps, très coloré — une atmosphère
qui rappellerait les années 60-70 — pour ainsi ancrer
les trois petits vieux dans le monde réel ; de même,
chacun possède son «coin» bien défini
: sa penderie, son tapis, son fauteuil ou son canapé, sans
oublier son ours en peluche… : de nombreux accessoires pour
évoquer la dimension concrète, voire charnelle de
la mort et renforcer l’idée que le phénomène
peut être visualisé ; pour montrer comment l'invisible
se manifeste dans le monde visible, sensible (quand les personnages
se mettent à vider leur penderie, par exemple). Cette création
joue aussi sur la mise en abîme finale proposée par
l'auteure, alors que les comédiens se dédoublent et
que seules demeurent les dépouilles vestimentaires des protagonistes.
D'autres procédés ingénieux rappellent aussi
que tout est illusoire et que l'on est bien au théâtre
: une boîte aux lettres qui évoque l'espace béant
du souffleur, ouvrant ainsi sur une profondeur inconnue ; ou encore
la disposition du mobilier lui-même, qui donne l'impression
qu'une petite scène a été posée là,
sur la grande scène.

©
Bernath et Djaoui |
Va-t-on
assister à un drame morbide, à une farce noire
? N’est-il pas maladroit, voire choquant, de recommander
ce spectacle à de jeunes spectateurs, dans une société
où il est aujourd'hui rare d'assister à la mort
en face ? Certainement pas : les enfants acceptent plus facilement
la vérité que le mensonge et la pièce présentée
ici, tout en demeurant très réaliste («
Mourir, ce n'est pas des vacances » dit Stanislas),
ne manque ni de poésie optimiste, ni d'espérance
(ce qui n’est pas le cas d’une autre pièce
de Suzanne Van Lohuizen, Le garçon dans
le bus, terrible récit d’une enfance
fracturée) ; la philosophie de ce spectacle pourrait
se résumer à "(bien) vivre et (bien) mourir".
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L'auteure se
garde bien d’asséner des idées préconçues
et n'impose aucune croyance religieuse (on lui en sait gré),
préférant laisser en suspens de nombreuses questions
de façon à ce que chacun puisse prolonger la réflexion
: un parti pris intelligent qui rejoint à la perfection les
intentions et les choix du TJA, ainsi expliqués par Maurice
Yendt : « Nous nous intéressons donc, prioritairement,
à des écritures théâtrales dont la substance
poétique et littéraire s'avère porteuse de
plusieurs niveaux de lecture susceptibles de permettre aux jeunes
spectateurs d'interroger et d'approfondir à leur guise les
divers aspects de leur condition existentielle et de leur relation
au monde des adultes.»
B.
Longre
(janvier 2004)
voir
aussi :
Tu
existes encore de T. Lenain et P. Baud (Syros, 2005)
C'est
quoi mort ? d' Olivier de Solminihac (Ecole des Loisirs, 2003)
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