1983
David Peace

Traduit de l'anglais par Daniel Lemoine
Rivages / Noir n°672, 2008

 

 

 

Rest in Peace

Il est des œuvres qui transcendent le genre dans lequel on s’empresse de les enfermer par commodité éditoriale ou par embarras face à leur atypie. Livres-mondes, livres-monstres, dont le postulat science-fictionnel, le crime prétexte, l’intrigue d’espionnage, peuvent déboucher sur une entreprise de sape radicale de ce que nous prétendions attendre et savoir du Roman.

Les lecteurs d’emblée réticents à l’idée de se perdre dans le fourre-tout du rayon « thrillers » passeront à côté de la tétralogie de David Peace, et du coup se priveront d’une expérience-limite vertigineuse, quasi ontologique. À ces immuns restés irrémédiablement sur l’autre rive de l’Achéron et qui n’auront pas affronté ça, on fera signe de loin ; on tentera, une fois revenu du cœur des ténèbres, de raconter ce qu’on a cru voir. Au moment de parler, les images et les repères se brouilleront, le langage perdra toute pertinence, le sens s’estompera. Car personne ne peut résumer le Chaos ni le Mal.

1974, 1977, 1980 et 1983 nous ramènent en cette ère où la Grande-Bretagne traversait à nouveau une terrible crise sociale et politique. Le thatchérisme s’imposait alors comme seule voie médiane entre le couple aux initiales jumelles du No Future et du National Front. Dame Margaret, avec un sourire qui n’avait rien à envier à celui de Bela Lugosi dans son plus beau rôle, attaquait l’économie à la jugulaire. Le pouvoir éprouvait l’ivresse des grands fonds. Temps de grisaille et de crassiers. Un ciel de plomb s’abattait sur le Nord.

À Leeds, on retrouve sur un chantier le cadavre d’une enfant affublée d’ailes de cygne. À Leeds, le sous-sol s’engraisse de photos d’écoliers, du numéro 3 d’une revue porno et de cadavres sans plus de dents, sans plus de mains. À Leeds, la mort revient jouer à la marelle tous les trois ans, et pendant ses absences, les heures, les semaines et les mois se suivent en quinconce. À Leeds, un journaliste parvient à s’enfoncer un clou de douze centimètres dans le crâne et la femme d’un flic-maquereau est violée à quelques centimètres du visage de son mari, égorgé. À Leeds, les superintendants de la police trinquent avec les agents immobiliers et les politicards pour faire main basse sur les intérêts de la ville. À Leeds, dans le « Ventre » du commissariat, les interrogatoires sont si bien rodés qu’il s’avère parfois nécessaire, à leur terme, d’amputer de ses testicules le suspect – disons plutôt le coupable. À Leeds, les skins s’agenouillent devant les pasteurs, mais pas seulement pour prier. Pullulement des corbeaux, des rats et des loups. Démultiplication de l’Enfer et de ce que tout le monde sait.

La déconstruction que Peace opère à partir de ce matériau pestilentiel déstabilise à chaque page, sans jamais ramener à un appui quelque peu ferme. Et il serait bien naïf de croire que l’issue de secours se trouve dans les ultimes pages du dernier volume… Le « quatuor rouge » est bouclé, saturé à ce point qu’en réalité son dénouement advient à chaque chapitre. L’ensemble est difficilement sécable, mais peut par contre être entamé à n’importe laquelle de ses divisions. Circonférence nulle part, centre partout.
Le style de Peace, essentiellement basé sur l’itération et la reprise, se superpose à une alternance des focalisations. Une technique narrative de haut vol qui amplifie très efficacement l’impression de dispersion, d’égarement total. Enfin, la sordidité des révélations et des rebondissements contribue à faire culminer le malaise, le fascinant malaise qui se dégage de cette tératogenèse post-industrielle.

Une seule solution s’impose donc, afin de saisir à bras le corps cet auteur si exigeant avec l’attention qu’il mérite : procurez-vous, maintenant qu’elle est close, la série des quatre volumes, rentrez à la maison, divorcez le temps d’un week-end si vous n’avez pas l’heur d’être célibataire, casez si nécessaire les gosses chez les Scouts et le chien dans un refuge, enfermez-vous à quadruple tour et À nous deux, Yorkshire… Tout commence – et finit – un vendredi 13 décembre 1974.

Frédéric Saenen
(février 2008)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

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