Rest
in Peace
Il est
des œuvres qui transcendent le genre dans lequel on s’empresse
de les enfermer par commodité éditoriale ou par embarras
face à leur atypie. Livres-mondes, livres-monstres, dont
le postulat science-fictionnel, le crime prétexte, l’intrigue
d’espionnage, peuvent déboucher sur une entreprise
de sape radicale de ce que nous prétendions attendre et savoir
du Roman.
Les lecteurs
d’emblée réticents à l’idée
de se perdre dans le fourre-tout du rayon « thrillers »
passeront à côté de la tétralogie de
David Peace, et du coup se priveront d’une expérience-limite
vertigineuse, quasi ontologique. À ces immuns restés
irrémédiablement sur l’autre rive de l’Achéron
et qui n’auront pas affronté ça, on fera signe
de loin ; on tentera, une fois revenu du cœur des ténèbres,
de raconter ce qu’on a cru voir. Au moment de parler, les
images et les repères se brouilleront, le langage perdra
toute pertinence, le sens s’estompera. Car personne ne peut
résumer le Chaos ni le Mal.
1974,
1977, 1980 et 1983 nous
ramènent en cette ère où la Grande-Bretagne
traversait à nouveau une terrible crise sociale et politique.
Le thatchérisme s’imposait alors comme seule voie médiane
entre le couple aux initiales jumelles du No Future et du National
Front. Dame Margaret, avec un sourire qui n’avait rien à
envier à celui de Bela Lugosi dans son plus beau rôle,
attaquait l’économie à la jugulaire. Le pouvoir
éprouvait l’ivresse des grands fonds. Temps de grisaille
et de crassiers. Un ciel de plomb s’abattait sur le Nord.
À Leeds,
on retrouve sur un chantier le cadavre d’une enfant affublée
d’ailes de cygne. À Leeds, le sous-sol s’engraisse
de photos d’écoliers, du numéro 3 d’une
revue porno et de cadavres sans plus de dents, sans plus de mains.
À Leeds, la mort revient jouer à la marelle tous les
trois ans, et pendant ses absences, les heures, les semaines et
les mois se suivent en quinconce. À Leeds, un journaliste
parvient à s’enfoncer un clou de douze centimètres
dans le crâne et la femme d’un flic-maquereau est violée
à quelques centimètres du visage de son mari, égorgé.
À Leeds, les superintendants de la police trinquent avec
les agents immobiliers et les politicards pour faire main basse
sur les intérêts de la ville. À Leeds, dans
le « Ventre » du commissariat, les interrogatoires sont
si bien rodés qu’il s’avère parfois nécessaire,
à leur terme, d’amputer de ses testicules le suspect
– disons plutôt le coupable. À Leeds, les skins
s’agenouillent devant les pasteurs, mais pas seulement pour
prier. Pullulement des corbeaux, des rats et des loups. Démultiplication
de l’Enfer et de ce que tout le monde sait.
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La déconstruction
que Peace opère à partir de ce matériau
pestilentiel déstabilise à chaque page, sans
jamais ramener à un appui quelque peu ferme. Et il
serait bien naïf de croire que l’issue de secours
se trouve dans les ultimes pages du dernier volume…
Le « quatuor rouge » est bouclé, saturé
à ce point qu’en réalité son
dénouement advient à chaque chapitre. L’ensemble
est difficilement sécable, mais peut par contre être
entamé à n’importe laquelle de ses divisions.
Circonférence nulle part, centre partout.
Le
style de Peace, essentiellement basé sur l’itération
et la reprise, se superpose à une alternance des
focalisations. Une technique narrative de haut vol qui amplifie
très efficacement l’impression de dispersion,
d’égarement total. Enfin, la sordidité
des révélations et des rebondissements contribue
à faire culminer le malaise, le fascinant malaise
qui se dégage de cette tératogenèse
post-industrielle.
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Une seule solution
s’impose donc, afin de saisir à bras le corps cet auteur
si exigeant avec l’attention qu’il mérite : procurez-vous,
maintenant qu’elle est close, la série des quatre volumes,
rentrez à la maison, divorcez le temps d’un week-end
si vous n’avez pas l’heur d’être célibataire,
casez si nécessaire les gosses chez les Scouts et le chien
dans un refuge, enfermez-vous à quadruple tour et À
nous deux, Yorkshire… Tout commence – et finit –
un vendredi 13 décembre 1974.
Frédéric
Saenen
(février 2008)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.payot-rivages.fr/
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